La recherche française s’ouvre sur Internet

Grâce à la banque d’articles HAL, les travaux des chercheurs français seront libres d’accès sur Internet, avant même qu’ils soient publiés dans des revues papier.

PLUSIEURS organismes de recherche français (1) et l’ensemble des universités et des grandes écoles de notre pays viennent de signer un accord visant à inciter leurs chercheurs à mettre en ligne leurs études sur un même site Internet avant publication dans une revue. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de l’initiative des archives ouvertes (OAI), un mouvement international en faveur de la communication scientifique directe sur Internet initié il y a plus de dix ans par le physicien Paul Ginsparg

140 000 connexions par jour

Ce dernier avait ouvert, en 1991, un site Internet afin d’assurer la diffusion rapide des études consacrées aux hautes énergies. Le site, qui s’appelle aujourd’hui arXive, s’est élargi aux mathématiques, à la physique et à l’astrophysique. Selon Wikipedia, il ne contient désormais pas moins de 315 000 publications et reçoit 140 000 connexions par jour. C’est sur arXive, et sans passer par une revue papier avec comité de lecture, que le mathématicien russe Gregory Perelman a publié ses travaux sur la conjecture de Poincaré qui lui ont valu en septembre la médaille Fields. Cette consécration est apparue à certains comme étant aussi celle des archives ouvertes.

La base d’articles destinée à accueillir les travaux des chercheurs français a été baptisée HAL (Hyper Articles en Ligne). Elle a été créée en 2000 par le CNRS et développée par le Centre pour la communication scientifique directe (CCSD). Son objectif initial consistait à donner une meilleure visibilité aux travaux des chercheurs du CNRS. Le projet s’est progressivement ouvert à l’ensemble de la recherche française, sans aucune restriction de disciplines. Près de 1 200 textes sont d’ores et déjà archivés chaque mois, ce qui représente 15 % de la production scientifique française.

La création des archives ouvertes est une réponse à l’évolution récente des publications scientifiques et médicales dont beaucoup sont entre les mains de grands groupes privés, comme c’est le cas pour l’allemand Springer ou le néerlandais Elsevier. Il y a de plus en plus de revues qui publient de plus en plus d’articles. En 2004, il y avait 24 000 revues avec comité de lecture dans le monde, toutes disciplines confondues (2). En effet, en plus des grands hebdomadaires scientifiques comme Science et Nature ou médicaux comme le Jama, le BMJ ou le Lancet, il y a un nombre considérable de périodiques spécialisés. On estime que ces revues éditent en tout près de 2,5 millions d’articles par an.

Le fait que l’évaluation des chercheurs soit basée sur le nombre d’articles publiés et leur impact, favorise cette inflation. Mais le fait que ces revues soient en majorité payantes (notre encadré) et que le montant de leur abonnement soit très élevé, interdit leur large diffusion. La tension entre scientifiques et maisons d’édition ne fait donc que s’accroître. « Nos laboratoires achètent très cher des revues dont nous sommes les auteurs et parfois même les rapporteurs. Il y a un abus de situation dominante », dénonce Édouard Brézin, président de l’Académie des sciences.

Les archives ouvertes ont le double avantage d’éviter les files d’attente des études et d’assurer une diffusion sans limite à la ­connaissance scientifique considérée par certains comme « un bien public mondial ». Elles pourront à cet égard combler la faille Nord-Sud. Plusieurs études montrent qu’au sein de la communauté scientifique, l’impact des études publiées dans les AO est déjà supérieur à celui des revues payantes. En informatique, en astrophysique et en mathématiques, il est déjà trois fois meilleur comme le souligne Stevan Harnad, l’un des promoteurs les plus actifs des AO (2). L’impact est multiplié étant donné que les archives ouvertes sont interopérables entre elles.

La véritable originalité de la banque d’articles HAL c’est de fournir un référencement des laboratoires auxquels sont rattachés ceux qui auto-archivent leurs travaux. Cela permettra aux organismes de donner une visibilité à leur recherche et constituera aussi un bon moyen pour eux de savoir ce que font leurs chercheurs. HAL se trouve ainsi être la première archive ouverte internationale tout en étant aussi une archive institutionnelle nationale. L’avenir dira si la France sera suivie dans cette voie par la recherche européenne. « Il est trop tôt pour le dire », reconnaît Franck Laloë, de l’École normale supérieure, l’un des pères du projet. Le mariage ne s’est toutefois pas fait sans difficultés.

(1) Cemagref (ingénierie agricole), Cirad (agronomie tropicale), Inra (agronomie), Inria (informatique et automatisme), Inserm (médecine), Institut Pasteur (biologie), l’IRD (recherche pour le développement).

(2) Serials Review, vol. 30, n° 4, 2004.

Auteur : Yves Miserey
Source : Le Figaro – Le 17 octobre 2006

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