Intelligence économique – Legorjus, l’as du renseignement

A 55 ans, l’ancien super-gendarme du GIGN devient le numéro un de l’investigation économique au service des entreprises en France. Lutte contre la corruption, espionnage, déstabilisation sont un combat permanent.

L’action, voilà ce qui l’a toujours guidé dans la vie. Fin visage ovale, front dégarni mais silhouette toujours sportive, l’oeil aux aguets, à 55 ans Philippe Legorjus a connu tous les dangers. De la prise d’otages dans la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, quand il commandait le GIGN, au détournement, en 1994, de l’Airbus d’Air France à Marseille dont il a supervisé l’assaut en tant que conseiller pour la sécurité du président Christian Blanc, l’homme est un spécialiste de la gestion des crises. L’escalade, le parachutisme, la plongée, il a pratiqué tous les sports sur terre, dans les mers ou en l’air. Il se sent à l’aise partout. Fils d’un d’ouvrier métallurgiste devenu ingénieur à force de travail et d’une mère enseignante, il a été élevé à la dure dès son plus jeune âge. Après une maîtrise de droit à Caen, il monte à Paris pour des études de criminologie et de théologie.

En 1968, il vit sa période contestataire, mais retrouve vite le chemin de l’action en refusant d’être exempté du service militaire alors qu’il a déjà deux enfants. Fusilier marin, para puis gendarme, il débarque en 1982 au GIGN, recruté par le commandant Prouteau. Il en prendra le commandement trois ans plus tard. Mais le gâchis d’Ouvéa (21 morts), dont il rend responsables les politiques, lui reste en travers de la gorge. Il quitte alors l’armée pour se consacrer à la prévention des risques au sein des entreprises.

La RATP, le Comité d’organisation des Jeux olympiques d’Albertville ont été ses premiers clients. En 1995, il crée sa propre entreprise. Total lui confie la protection de ses installations en Birmanie contre les attaques de la guérilla des Karen. Commence alors une aventure qui s’élargit très vite à tous les domaines de la guerre économique. Dix ans plus tard, Philippe Legorjus est à la tête du premier cabinet français d’investigation.

« Des secrets, il en connaît tellement qu’il a de quoi faire trembler la France. Mais c’est un homme droit, il ne s’en servira jamais. Sauf si on lui cherche des noises. » C’est en ces termes qu’un de ses amis décrit la puissance du patron fondateur d’Atlantic Intelligence, le James Bond français du renseignement économique, plus exactement de l’intelligence économique. L’« IE », comme on dit aujourd’hui dans les salons feutrés des patrons français qui s’adonnent de plus en plus intensément à cette nouvelle pratique, version moderne de l’espionnage.

« C’est vrai, confirme l’intéressé, les affaires traitées par Atlantic Intelligence, ses bases de données, ses réseaux relationnels qui couvrent toutes les strates juridiques, financières, informatiques de la vie des entreprises, des organisations ou des institutions… nous mettent au contact d’importants secrets. Mais on s’interdit de travailler pour les concurrents de nos sociétés clientes. Et, contrairement à d’autres, j’ai toujours refusé de faire de l’espionnage politique. Pour pratiquer honnêtement ce métier de l’intelligence économique, il est absolument indispensable de préserver son indépendance. »

Un métier dont la règle d’or – à laquelle Philippe Legorjus ne déroge pas – est de ne « jamais parler des clients ni des missions confiées par ces derniers ». C’est toujours après coup, quand parfois les opérations tournent mal, que l’on apprend ce qui se passe réellement en coulisses. La semaine dernière, la presse révélait ainsi la crise déclenchée chez le constructeur d’ordinateurs HP (Hewlett-Packard) pour une affaire d’espionnage interne. Poursuivie par différentes autorités, la firme est sous le coup d’une triple enquête, à la fois policière, judiciaire et boursière. Avec en ligne de mire sa présidente, Patricia Dunn, soupçonnée, sans preuves pour l’instant, d’avoir fait appel à des détectives pour organiser des écoutes téléphoniques illégales au sein même des membres du conseil d’administration. La présidente a tout de même dû démissionner. L’objet de cette opération rocambolesque, dont Mme Dunn dit ne pas avoir été informée, visait à protéger l’entreprise. Il s’agissait de découvrir l’origine de fuites parues dans les médias. Notamment des informations confidentielles diffusées sur un site spécialisé dans la technologie.

Cela se passe aux Etats-Unis. Ce pourrait être dans n’importe quel pays. Y compris en France. Cet exemple illustre concrètement le genre de boulots que l’on confie à Philippe Legorjus et Atlantic Intelligence. Les missions d’enquête sur des tentatives de déstabilisation, provenant aussi bien de l’intérieur des entreprises (comme chez HP) que d’agresseurs extérieurs, sont monnaie courante. A l’inverse, les équipes de Legorjus peuvent aussi être sollicitées de manière plus offensive. Par exemple pour faire de la communication d’influence. Ou bien pour détecter, à partir des programmes de recherche, des brevets déposés et du profil des recrutements effectués, les produits que l’adversaire s’apprête à commercialiser dans un futur plus ou moins proche. Quatre-vingt-dix pour cent de l’information nécessaire à ce genre d’opération est disponible légalement. Il suffit de savoir la trouver, d’avoir le bon réseau d’informateurs, les bons outils informatiques pour aller la chercher et l’analyser.

« A la différence de ce qui s’est passé chez HP, nous n’employons jamais de procédés illégaux, s’empresse de préciser Philippe Legorjus. Celui qui chez Atlantic Intelligence s’y risquerait serait viré sur-le-champ. » « C’est d’autant plus idiot, ajoute-t-il, que parfaitement inutile. Dans le cas d’HP, on pouvait parvenir au même résultat de manière tout à fait légale. Par la seule collecte d’informations "ouvertes", par sondages et entretiens à visage découvert. » Autre tactique efficace utilisée quelquefois par les spécialistes de l’intelligence économique : l’infiltration. Avec la complicité de l’entreprise cliente, on fait recruter au poste adéquat un agent compétent qui va observer et répercuter la moindre anomalie. L’agent peut également approcher directement la cible. En liant connaissance avec elle, comme par le fait du hasard, par exemple dans le bistrot ou le restaurant où la personne visée a ses habitudes. Pour ces missions de terrain, il arrive à Philippe Legorjus d’avoir recours à des détectives privés ou à d’anciens policiers. Mais ce type de sous-traitance n’a représenté que 200 000 euros en 2005 sur un chiffre d’affaires total de 11,3 millions.

« Une fois, raconte l’un de ces privés travaillant pour les grands cabinets d’IE, j’ai sympathisé de cette manière peu protocolaire avec un patron dont on pensait qu’il préparait un rachat d’entreprise. Au bout d’un quart d’heure de conversation avec lui, je savais qu’il était au contraire aux abois et au bord du dépôt de bilan. C’est pour cette raison qu’il frappait à la porte des banques. Il m’a tout raconté et notre client l’a racheté. »

Le 007 de l’entreprise du XXIe siècle n’à recours ni à la force ni aux barbouzes pour aboutir à ses fins. Il doit plutôt faire preuve de psychologie, avoir un carnet d’adresses au top niveau et ne rien ignorer des logiciels de veille comme des méthodes des hackers contre lesquels il est appelé à lutter en protégeant les entreprises des intrusions destructrices. Surtout, il n’est pas seul et travaille de plus en plus en équipe. Chez Atlantic Intelligence, la valeur ajoutée repose sur un état-major réduit. Une équipe dont la moyenne d’âge atteint à peine 35 ans, recrutée à Sciences po, dans les grands cabinets d’avocats d’affaires, à Oxford, dans les banques… Ce noyau dur s’appuie sur un réseau de 70 consultants spécialisés dans le droit, la finance, la communication, l’informatique, etc.

« Notre travail, explique Philippe Legorjus, consiste à sécuriser le patrimoine de l’entreprise. » Dans les années 80 et 90, cela se résumait à la mise en place de dispositifs pour protéger le siège social, les labos ou les bâtiments industriels de telle ou telle société. A partir du milieu des années 90, avec le développement des systèmes informatiques, la guerre économique s’est déplacée sur un champ de bataille beaucoup plus immatériel : celui de l’information. La bonne information, celle qui va faire la différence et que « l’on reconstitue à la manière d’un puzzle ».

En France, Legorjus a été l’un des premiers à anticiper les enjeux de cette révolution. Ce qui ne lui a pas valu que des amis. Certains services officiels ne se sont pas gênés, à une époque, pour diffuser des notes anonymes évoquant des liens avec Charles Pasqua. Ou avec Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak, des vendeurs d’armes poursuivis par la justice française. Toutes choses que l’intéressé dément avec véhémence. Sa réussite aujourd’hui, même si elle suscite encore de multiples jalousies, prend des allures de revanche. Atlantic Intelligence est la première et la seule société française d’intelligence économique cotée en Bourse (sur le marché libre depuis 2001). Après le mariage, cet été, avec BD Consultants, spécialiste de l’évaluation des risques pour les chantiers à l’international, la nouvelle entité – dont Philippe Legorjus devient le président et Bruno Delamotte, son nouvel associé, le directeur général – s’impose comme le leader du secteur en France (voir encadré). Et affiche maintenant des ambitions européennes. Chargé de la stratégie, Philippe Legorjus revendique désormais une démarche à l’anglo-saxonne : « Il n’y a plus de place de nos jours pour les pratiques louches des officines, affirme-t-il. Les sociétés du CAC 40 et surtout leurs actionnaires redoutent les atteintes à leur image provoquées par l’emploi de prestataires peu scrupuleux. Pour travailler avec elles, il faut accepter de jouer la transparence. A tous les niveaux. C’est ce que fait Atlantic Intelligence en France. En cela, oui, on se rapproche de Kroll, ce n’est pas une mauvaise comparaison. » Le Kroll nouvelle génération, il va sans dire. Celui racheté récemment par des financiers. Pas le Kroll de naguère dont les pratiques troubles ont soulevé un tollé en France. Atlantic Intelligence n’a certes pas encore acquis la renommée de l’américain, dont les filiales sont implantées dans des dizaines de pays et qui réalise 900 millions de dollars de chiffre d’affaires. Mais son patron pense s’attaquer maintenant à ce monopole des Anglo-Saxons qui, en Europe, s’octroient 100 % des missions d’investigation économique lancées par la Commission de Bruxelles. Aussi, Legorjus, qui compte déjà une vingtaine de sociétés du CAC 40 parmi ses clients (dont – on le sait – Vivendi, Danone…), La Poste et d’autres groupes européens dans l’énergie, le BTP, se prépare à ouvrir un bureau à Bruxelles. Atlantic Intelligence recense 20 % de clients hors de France, et 80 % de son chiffre d’affaires est réalisé à l’international.

Car telle est la réalité du marché : avec la mondialisation, la multiplication des fusions-acquisitions, le durcissement de la concurrence, le développement des mouvements de type alternatif qui n’hésitent pas à s’en prendre aux industriels et à leurs marchés par la désinformation… la pression quotidienne sur les PDG est à la limite du tolérable. Dans un pays comme la France, où la culture du renseignement reste très « barbouzarde », cela entraîne parfois des dérapages. On se souvient des avatars du groupe Suez, pris la main dans le sac dans une affaire d’espionnage informatique confiée à un ex-grand flic reconverti, ou de France Télécom, qui reçoit un rapport d’enquête sur Rhodia effectuée dans des circonstances douteuses par une officine parisienne. On se souvient encore des révélations de Pierre Martinet, ancien agent de la DGSE, qui dans un livre affirme qu’un directeur de Canal+, ancien des RG, a fait espionner la facture téléphonique de Bruno Gaccio, auteur salarié de la chaîne.

Legorjus, lui, ne mange pas de ce pain-là. Parmi ses plus récents faits d’armes, on cite généralement Arcelor. Atlantic Intelligence a été missionné par Arcelor lors du combat contre Mittal. Cela, précise-t-on, dans le cadre d’un contrat de gestion mis en place et piloté par Publicis. Objectif : savoir si Mittal avait réellement les moyens financiers de son OPA ou si l’argent ne provenait pas d’ailleurs, de Russie par exemple. Dans « Les secrets de la guerre économique », ouvrage de Ali Laïdi publié au Seuil, on apprend que Legorjus a travaillé dans le plus grand secret pour la candidature parisienne aux JO de 2012. A la demande de Claude Bébéar, chargé de la promotion de la candidature de Paris.

Ces prestations, Philippe Legorjus se les fait payer cher. Très cher, d’après la concurrence. Mais il est seul sur le devant de la scène. « En plus, son côté sportif et intello à la fois, son grand charisme rassurent les patrons », constate un de ses partisans. La puissance de ses réseaux, ceux du GIGN qui l’on mis au contact du pouvoir au plus haut niveau, ceux de Christian Blanc et des rocardiens qui l’ont toujours soutenu, ceux enfin des patrons de PMI à travers une association à laquelle il appartient, n’est pas neutre dans l’ascension du super-gendarme qui ne part jamais en vacances sans ses trois VTT
Palmarès des cabinets français d’intelligence économique

Selon Maurice Botbol, directeur d’Intelligence Online et éditeur du « Top 100 de l’intelligence économique », la référence des professionnels, « les vingt principaux cabinets français se partagent un marché de 80 millions d’euros de chiffre d’affaires », en croissance de 15 à 20 % par an. Sept cabinets réalisent 70 % de l’activité, avec un chiffre d’affaires moyen supérieur à 5 millions d’euros. Sans comparaison possible avec l’américain Kroll ou le britannique Control Risks. Mais, selon Maurice Botbol, « les Français auraient tort de se lamenter. Car, derrière ces deux poids lourds du secteur, il n’y a pas grand-chose. En Allemagne, en Italie comme en Espagne, vous ne trouvez aucune société d’intelligence économique ayant la taille de nos entreprises tricolores ».



1 Atlantic Intelligence-BD Consultants
11,3 millions d’euros de chiffre d’affaires.
PDG : Philippe Legorjus.

2 Adit (Agence pour la diffusion de l’information technologique)
7,8 millions d’euros de chiffre d’affaires.
PDG : Philippe Caduc.

3 ESL & Network
7 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Fondateur : Patrice Allain-Dupré.

PDG : Alexandre Medvedowsky.
4 CEIS (Compagnie européenne d’intelligence stratégique) 5,5 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Président-fondateur : Olivier Darrason.

5 Géos
17,5 millions d’euros de chiffre d’affaires total. Mais seulement 4,3 millions dans l’intelligence.
PDG : Stéphane Gérardin.

Auteurs : Jean-François Jacquier et Éric Laffitte
Source : Le Point – Le 21 septembre 2006

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