Les investisseurs étrangers séduits mais agacés

Les entreprises étrangères installées en France réclament moins de lourdeurs administratives, moins de « patriotisme économique », mais plus de souplesse pour les licenciements et les 35 heures.

Yukata Goto est président de Shiseido Europe. Le groupe de cosmétiques japonais a construit deux usines en France, une à Gien en 1991, une autre près d’Orléans en 1997. « Notre lien avec la France remonte au début du XXe siècle », indique Yukata Goto, qui raconte que le fondateur de la marque, lors de son voyage à Paris pour l’Exposition universelle de 1900, est tombé sous le charme de la France. Un siècle plus tard, alors que Shiseido est devenu le quatrième groupe mondial de cosmétiques, les pays d’Europe se battent pour accueillir les unités de production. « Il nous a paru culturellement logique de les installer en France », note M. Goto, qui reconnaît toutefois avoir étudié de près tous les dossiers. « La Hollande était très bien placée sur la logistique, poursuit-il. Mais l’esprit français nous correspondait plus : on trouvait ici tout l’univers de la beauté et des marques cosmétiques, les sous-traitants dont nous avions besoin et beaucoup de créativité. Cela valait bien de s’installer dans un pays qui n’est pas connu pour avoir la meilleure fiscalité ! » Les défauts de la France ? « La langue d’abord : les Japonais ne parlent pas bien français, mais les Français ne parlent pas bien anglais ! Il y a un autre problème, bien connu des investisseurs étrangers : la difficulté de licencier. Il faut vraiment que la France fasse des efforts là-dessus. Il faudra aussi continuer à assouplir les 35 heures. » En revanche, « les Français ont la réputation de ne pas travailler, c’est faux ! », conclut le président de Shiseido Europe, qui se dit « très heureux » de vivre ici, un pays « où on mange bien ! ».

Ranald Hahn est directeur général de ProLogis Europe. Le leader mondial américain de la location de plates-formes logistiques, installé en France depuis 1997, y a investi 2,5 milliards d’euros. « Nous sommes implantés au Japon, en Chine, aux États-Unis et dans quatorze pays européens », détaille Ranald Hahn. « La France était évidemment incontournable. C’est un axe central pour nous, qui travaillons dans la logistique. C’est en plus un bassin de consommation et industriel très conséquent. Près de 40 % de notre patrimoine immobilier est en France. Le prix du foncier y est notamment bien moins important qu’en Angleterre. » Le groupe fait travailler plus de 10 000 personnes ici. Tout n’est pas rose pour autant. « La France est un pays très étatiste. La lenteur administrative est pour nous LE handicap. Il faut un temps fou pour obtenir des permis de construire ou des autorisations à exporter. Par contre, une fois qu’on a constitué un dossier recevable, il n’y a en général pas de mauvaises surprises. »

Le président de ProLogis Europe se dit également « choqué » par le « patriotisme économique » à la française. « En 2004, alors que des rumeurs parlaient du rachat de Danone par Pepsi, on a quand même entendu le premier ministre et le chef de l’État monter au créneau, pour mettre des barbelés autour de l’entreprise », déplore-t-il. Et de rappeler qu’« au même moment, à Londres, alors que Pernod Ricard rachetait Allied Domecq, les Anglais applaudissaient des deux mains la naissance de la deuxième entreprise mondiale du marché des vins et spiritueux » ! Un accueil un peu plus agréable pour un investisseur…

Francis Bailly, président de l’American Chamber of Commerce, est aussi directeur général de General Electric Europe. Réacteurs d’avion, turbines, services financiers, plastiques, imagerie médicale… Autant d’activités que General Electric (GE) développe en France depuis cinquante ans. « Et si GE a choisi d’y implanter quatre sièges européens, six sites de production et trois centres d’excellence mondiaux, c’est parce que l’entreprise a trouvé ici un portefeuille d’activités à l’image du sien », explique Francis Bailly. Et de citer l’excellence française et la qualité de sa main-d’oeuvre dans des domaines aussi variés que l’énergie, l’aviation, l’automobile, le traitement des eaux, la santé, les services bancaires… 10 000 personnes travaillent pour GE en France. « Ce que nous devons particulièrement surveiller ici, c’est de rester compétitif », précise-t-il.

En tant que président de l’AmCham, il se veut aussi la voix des Américains installés en France. « L’image des 35 heures reste collée à la France. C’est devenu une sorte de symbole, malgré les efforts faits depuis quelques années pour les assouplir. Pour les Américains, c’est le reflet d’un pays qui a du mal à s’adapter à la réalité économique et démographique. » « Je reviens tout juste des États-Unis et je peux vous dire que l’image de l’Allemagne est en train, à l’inverse, de se retourner radicalement. Ils ont pris des mesures branche par branche, en fonction des besoins, ce qui fait dire aux investisseurs que le pays est assez réaliste. Et le coût du travail en Allemagne est en train de passer sous celui de la France », explique-t-il. Bref, c’est un concurrent « à prendre très au sérieux », d’autant que selon l’AmCham, 30 % à 40 % des investisseurs américains ne connaissent pas les mesures prises par la France pour renforcer l’attractivité.

Auteur :
Marie VisotMARIE VISOT.
Source : Le Figaro – Le 29 janvier 2007

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